Épisode 11 – Proposer pire pour aller mieux

En ce premier jour, j’ai du remettre une botte à Echo et Kosmo. Pour être tranquille le temps de faire la manip’, je les ai donc fermé dans la partie “champ”, de façon à ce qu’ils n’aient plus accès au râtelier. Le contact protégé, c’est vraiment la clef pour travailler sans s’engueuler avec ses poneys.

Cette configuration éloigne Echo de trente mètres environ de la clôture d’où il est le plus proche d’Eole et Pepper. Je l’ai emmené là-bas en licol (d’habitude il me suit, mais là, aucune chance) et j’ai bien sûr emmené Kosmo avec.

J’avais à peine fini de refermer la porte qu’il nous faisait vibrer les tympans de son plus bel hennissement. S’en sont suivis des aller-retours le long de la clôture au trot voire au galop, des moments d’alerte avec une attitude plus haute que ce que son encolure voulait bien lui permettre, et des cris à n’en plus finir. Il a eu chaud, et il était fâché.

On a fait au plus vite pour changer la botte et je suis allée lui rouvrir, en me disant tout bas que du coup non, l’enfermer plus loin dans la partie champ, ça ne sera pas une option, clairement la distance ne l’aide pas, et finalement c’est pas plus mal, ça aurait été hyper galère d’emmener du foin là-bas donc ça m’arrange presque.

Il est revenu à son poste d’observation en deux foulées pour y reprendre son activité favorite depuis plusieurs heures maintenant : fixer Eole et Pepper. Et puis, au bout de quelques minutes, il s’est mis à baisser un peu la tête, à cligner des yeux, à mâchouiller à vide… Il avait l’air épuisé, mais il montrait aussi les premiers signes de décontraction depuis l’arrivée de ses deux voisins.

Et je me suis dit “chouette” ! Avant de réaliser que j’étais juste en train de me faire avoir par un stratagème que je passe pourtant beaucoup de temps à dénoncer : proposer pire pour aller mieux.

Le principe ? Offrir au cheval une solution encore pire que celle qu’il vit dans l’instant, pour que cette dernière semble finalement pas si pire. C’est assez logique en fait. Exposé à une situation problématique, un individu va chercher à s’y soustraire. S’il n’y arrive pas, le stress causé par cette situation va entraîner chez lui des changements lui permettant de faire face à cette situation : tension musculaire, augmentation du rythme cardiaque, inhibition de l’activité digestive pour n’en citer que quelques-uns. Ils sont la conséquence de l’activation du système nerveux sympathique, qui a pour rôle de préparer l’organisme à un effort physique ou psychologique.

Lorsque la situation s’améliore, lorsque l’animal réussit à trouver un début de solution à son problème, alors le système nerveux para-sympathique va s’activer à son tour, avec pour but cette fois de ramener l’organisme à l’équilibre : c’est à ce moment-là qu’on observera souvent chez les chevaux des mâchouillements, des bâillements, des ébrouements…

(Attention, pas de raccourcis, ce n’est pas le seul cas de figure où l’on pourra observer ces comportements, mais c’est le cas qui m’intéresse aujourd’hui.)

Sauf que les systèmes nerveux sympathique et para-sympathique ne fonctionnent pas comme des interrupteurs. Ce n’est pas l’un, ou l’autre. Et il n’y a pas de limite fixe au-delà de laquelle l’un ou l’autre s’enclencherait. Ce qui veut dire que si l’on rajoute un déclencheur sur un animal déjà haut sur son échelle du stress, et qu’on le retire ensuite, le même phénomène peut être observé. Cela ne veut pourtant pas dire que la situation de base a changé.

Dans mon cas avec Echo, le fait de l’éloigner encore plus d’Eole et Pepper a rajouté à son inquiétude, et probablement aussi à sa frustration. En le ramenant, je le soulage de ce stress supplémentaire, mais pas du stress initial. Les signes de décontraction, même s’ils sont bons à prendre et que la pause était appréciée, ne sont pas pour autant la preuve que la situation initiale est mieux vécue par Echo. Et ça s’est vite confirmé, puisqu’Echo a très rapidement repris ses comportements initiaux : attitude haute, hennissements, complètement figé en direction d’Eole et Pepper.

Proposer pire pour aller mieux, c’est un mécanisme assez courant dans nos pratiques équestres. C’est par exemple ce qui se cache derrière la phrase “rend le bon comportement facile, le mauvais difficile”. Quand on nous dit ça, on ne nous demande pas d’arranger les antécédents pour faciliter la production du bon comportement, on nous demande bien souvent d’agir sur le mauvais en le rendant inconfortable pour le cheval, donc en le punissant. Parce que si le bon comportement était facile et évident, le cheval le proposerait. Donc ce qu’on devrait dire, finalement, c’est plutôt “rend le mauvais comportement encore plus difficile que le bon”. Là, on décrirait réellement la méthode. Et on verrait bien mieux ce qu’elle cache.

Le van n’est pas soudainement devenu accueillant et confortable. Mais trotter en petits cercles devant est encore plus inconfortable pour le cheval. Faire attention à l’humain et le suivre n’est pas soudainement devenu attractif. Mais se faire chasser dès que son attention se porte sur autre chose est par contre bien pire. Et je vais m’arrêter là mais je pourrais continuer la liste d’exemples un bon moment.

Dans ma situation, ce mécanisme est apparu de façon assez évidente, parce qu’après avoir remis Echo à sa place, je ne lui ai plus rien demandé. Il a soufflé un moment, puis il a repris ses comportements initiaux. Dans d’autres contextes, ce mécanisme peut être beaucoup plus sournois parce que les rares pauses où le cheval peut enfin souffler sont en fait les seules pauses dans la séance. Ensuite on repart, et on bouge à gauche, et on bouge à droite, et on trotte et on s’arrête, et on demande à notre cheval de se concentrer sur nous, de faire attention à nos demandes uniquement, au point qu’il n’a finalement plus le temps de s’inquiéter de ce qui le préoccupait à la base : l’anxiété de séparation, l’hypervigilance due à un environnement hyper-stimulant, les multiples déclencheurs autour de lui, plus rien n’a d’importance parce qu’il n’a de toute façon pas le temps de s’y attarder. On lui demande toujours quelque chose. Alors oui, ensuite, il est plus “connecté”. Il est plus “patient” (entendre : immobile). Il bâille, il mâchonne. Mais à quel prix ? Et pour combien de temps ?

Cette méthode repose sur l’apprentissage de comportements quoi qu’il en coûte, si vous me permettez l’expression. Le cheval saura rester immobile. Il saura focaliser son attention sur la personne ou l’activité demandée. Mais aucun attention n’est apportée à l’émotionnel du cheval. Il n’est en aucune manière question de l’aider, d’organiser les choses pour que l’apprentissage lui soit plus facile, de lui donner des outils pour mieux gérer son environnement. Il s’agit simplement de lui faire exécuter un ou des comportements à la demande, peu importe le contexte. Et parfois, c’est utile. Dans certaines situations, ça peut peut-être se justifier. Mais il me semble risqué de baser sa méthode sur ce mécanisme. Parce que le cheval n’apprend pas à nous faire confiance, il apprend à nous craindre plus que tout le reste.