Épisode 12 – Du foin et une fenêtre

Le premier matin, lorsque je suis arrivée, Echo tremblait. Alors oui, chez nous les nuits sont fraîches, mais pas assez pour faire trembler un poney qui a commencé à mettre son poil d’hiver.

Je pense surtout qu’il a eu faim. Je lui avais mis un peu de foin devant la porte, l’endroit où il passe le plus de temps à fixer Eole et Pepper, mais il n’y avait plus rien. Je pense qu’il n’a pas réussi à se détourner de son point d’observation suffisamment pour aller manger sur la botte de foin juste derrière lui. Alors il est resté planté là, et il a eu faim, donc il a eu froid.

Pour pallier à ça, je décide de réutiliser un vieux râtelier en le plaçant juste devant la porte. Ça éloigne Echo d’un gros mètre, mais ça lui permet aussi d’avoir à manger, au sec, juste sous son nez, à un endroit où il sera déjà de toute façon. Bon et bien sûr, parce que je suis fatiguée et stressée de cette intégration, et que ce râtelier pèse un âne mort à lui tout seul, je me bloque le dos. Mais bloqué sévère, le genre qui fait un vrai clac et une décharge électrique dans toutes les lombaires, le genre qui t’empêche de remonter dans ta voiture, le genre qui va durer quelques jours quoi.

Pour qu’il ne puisse pas se coincer entre le râtelier et la porte, j’ai fermé l’accès sur les côtés. Il a donc maintenant une double clôture, ce qui me rassure un peu, même si je sais qu’il respecte le jus.

Pendant mon temps sur place, Echo hennit, beaucoup, il fige, beaucoup, et parfois il se met à bâiller comme s’il n’avait pas dormi depuis des mois. Les yeux mi-clos, l’encolure à l’horizontale, il a l’air épuisé. Puis d’un coup, ça repart, il se redresse, jette un coup d’œil à Kosmo et se remet à fixer Eole et Pepper, qui eux vaquent à leurs occupations comme si de rien n’était : parfois au râtelier, d’où il peut les voir, parfois dans l’autre partie du champ, où ils disparaissent.

Le râtelier a l’air de faire du bien et Echo se met rapidement à manger. Il est toujours en vigilance, mais au moins il mange.

Le lendemain, samedi, Echo ne tremble pas. À mon arrivée il hennit et s’agite mais dans l’ensemble, je suis contente parce qu’il semble quand même un peu moins tendu que la veille. Il commence par contre à rediriger contre Kosmo, c’est-à-dire qu’après un temps de vigilance, alors qu’il est très tendu, il se retourne vers elle, lui met un coup de dent puis la chasse sur quelques mètres. Alors d’un côté c’est bon signe parce qu’il commence à rediriger, ce qui veut dire qu’il fait autre chose que simplement fixer inlassablement Eole et Pepper, mais d’un autre côté, ça ne m’arrange pas du tout parce que la pauvre Kosmo n’a rien demandé et elle va vite en avoir marre. Jusqu’ici elle a été très patiente, et même plutôt un soutien pour Echo, dans le sens où elle ne le laisse pas seul, elle reste avec lui dans cette partie du champ bien qu’il reste un peu d’herbe plus loin, mais n’abusons pas de sa gentillesse.

Je lui remets du foin frais dans le râtelier et Echo se pose dessus rapidement. Après avoir pris le temps de l’observer dans la matinée, puis à nouveau l’après-midi, je commence à identifier un pattern :

  • lorsqu’Eole et Pepper sont à vue, bien qu’il soit encore très tendu et vigilant, il arrive à manger son foin en les surveillant ;
  • lorsqu’ils sortent de son champ de vision, c’est un peu la panique, il hennit, marche d’un côté à l’autre du râtelier, redirige parfois sur Kosmo ;
  • s’ils tardent à revenir, il va aller faire un tour dans le reste du champ, d’où il peu parfois arriver à les voir, et se fige là-bas ;
  • lorsqu’ils reviennent, alors à nouveau, il hennit plusieurs fois, reprend ses allers-retours devant le râtelier, puis se pose et se met à bâiller longuement.

Cet enchaînement de comportement fait sens (cf épisode 11). Ce qui me tracasse, c’est l’épuisement que ça peut lui causer, sans parler du stress qui s’installe et me menace de virer chronique.

Pour l’aider, je décide donc de mettre en place deux choses :

  • bloquer Eole et Pepper autour de leur râtelier, sur une petite partie de leur champ, pour qu’ils ne puissent plus sortir du champ de vision d’Echo
  • couper les buis qui cachent la vue à Echo sur leur râtelier, de façon à lui faire une petite fenêtre par laquelle il les verra encore plus distinctement

Et j’ai l’impression que ça fonctionne. Le lundi suivant, soit le cinquième jour depuis l’arrivée d’Eole et Pepper, pour la première fois, je vois Echo sur la botte de foin, et non au râtelier. Ce qui veut dire qu’il arrive enfin à se détourner d’eux, pas encore de beaucoup mais assez pour faire trois pas dans la direction opposée et les observer en mangeant d’un peu plus loin.

Si la situation a fait monter Echo sur son échelle du stress, au point qu’il soit en vigilance permanente et bien loin de son niveau basal habituel, les aller-retours d’Eole et Pepper lui faisaient vivre des pics de stress encore plus intenses trop régulièrement. Le fait de les empêcher d’aller et venir limite donc ces pics à deux fois par jour seulement : le soir, lorsque la nuit tombe et qu’Echo ne les voit plus, et le matin, lorsque le jour se lève et qu’il le voit à nouveau.