Épisode 14 – Le conflit de motivation

Vaste sujet que le conflit de motivation. Commençons par une rapide définition (rapide parce qu’elle ne sera jamais assez complète, oui ce sujet me passionne, non je ne vais pas vous assommer avec).

Parler de comportement implique de parler de motivation, parce que ce sont deux sujets étroitement liés. La motivation, c’est l’ensemble des facteurs dynamiques qui orientent un individu vers un but donné, et l’amènent donc à produire un comportement ou modifier le comportement présent. Les motivations peuvent se ranger en deux grandes catégories : les motivations à éviter quelque chose, et les motivations à obtenir quelque chose.

Oui parce qu’on parle toujours de la motivation comme de quelque chose de positif, mais on oublie qu’on peut être très motivé par la peur.

Dans un schéma parfait, tout est réuni pour que l’individu ressente une émotion, un désir, un besoin (la motivation), par exemple la faim, et exprime le comportement qui lui permettra de répondre à cette motivation : se mettre en mouvement, marcher puis ouvrir le frigo ou se mettre à brouter.

Mais les schémas sont bien souvent imparfaits et des motivations contraires peuvent entrer en jeu. Par exemple, la personne a mal à la jambe, son frigo est vide, ou une clôture se trouve entre le cheval et la prairie verdoyante qui l’appelle. Il faut alors peser et choisir entre sa motivation à manger, encouragée par la faim, et sa motivation à rester immobile et ne pas se déplacer, encouragée elle par la douleur ou l’effort nécessaire à fournir pour casser la clôture.

Parfois, le choix est facile : j’ai très faim et pas très mal à la jambe, je vais aller jusqu’à mon frigo. Si le cheval est dans une prairie raclée et il n’est séparé que par un fil sans courant d’une prairie abondante, il risque de ne pas réfléchir trop longtemps avant de casser ce fil. Là où ça se complique, c’est lorsque les motivations sont à peu près équivalentes : alors le choix devient bien plus compliqué et on parle de conflit de motivation. L’incapacité à choisir vient faire naître de la frustration chez l’individu.

Un conflit de motivation peut être de trois sortes :

  • Entre deux options positives
    le cheval veut rejoindre son troupeau qui s’éloigne et rester près de la personne qu’il apprécie
  • Entre deux options négatives
    le cheval peut rester et subir l’interaction ou fuir et se faire chasser
  • Un même stimulus est à la fois positif et négatif
    le cheval veut cette friandise, mais la personne qui tient la friandise lui fait peur

Si on prend le cas d’Echo, je crois que la nouvelle situation, le fait d’avoir des chevaux en face, à vue, crée un conflit de motivation chez lui, voire même plusieurs.

Eole et Pepper l’attirent et lui font peur à la fois

Echo connaît Pepper pour avoir passé un an avec elle. C’est une jument, il est entier, par définition, il est attiré par elle et ressent le besoin de s’en approcher. Il a connu Eole, il y a bien longtemps, et leur courte relation s’est mal finie (cf épisode 3 – Echo part 1). Depuis cet accident, Echo exprime des comportements qui me laissent penser que les autres chevaux lui font peur, couplé à des comportements d’agression (comme s’il voulait attaquer avant de se faire lui-même attaquer). Et donc une ambivalence entre l’envie de s’approcher (pour attaquer) et cette envie de fuir, renforcée par l’attrait de Pepper.

Il veut vivre sa vie et fixer en continu Eole et Pepper

Echo a une motivation à vivre sa vie, c’est-à-dire à manger son foin, se déplacer pour aller chercher un peu d’herbe, interagir avec Kosmo, aller boire à la rivière, mais il a aussi cette motivation incroyable à fixer Eole et Pepper, quoi qu’il arrive, qui l’immobilise. Je pense que cette posture d’observation est motivée par le conflit expliqué juste au dessus. Un besoin de les observer pour connaître leurs mouvements, leurs activités, pour savoir où ils sont, à tout instant. Le fait qu’Eole et Pepper puissent sortir de son champ de vision ajoute à cette inquiétude. Je pense qu’il a un besoin de contrôle sur leurs mouvements pour se sentir en sécurité et ainsi accepter de les lâcher du regard.
Manger son foin impliquerait de se détourner un instant pour marcher quelques pas dans la direction opposée. Le reste, je crois qu’il n’y pense même pas, ça ne joue pas dans sa balance, aller à la rivière ou à l’herbe implique trop d’étapes, trop d’éloignement, trop de désengagement de sa part. Mais aller au foin, ça n’est pas si loin, et il pourrait les surveiller de là, seulement il faut se résoudre à se détourner et faire ces quelques pas.

La nuit, les conflits d’Echo s’apaisent parce qu’avec l’obscurité, il ne voit plus Eole et Pepper. Alors oui, il les sent et les entend, mais il n’a plus ce besoin de les fixer, et il peut donc aller manger. Je tire cette conclusion (avec un peu de retard, et je m’en veux de ne pas l’avoir compris plus tôt), parce que je vois bien que la botte de foin derrière lui diminue, alors que le tas dans le râtelier reste plutôt stable. C’est donc qu’il va y manger.

En cas de conflit de motivation, il existe plusieurs stratégies pour tenter de le résoudre :

  • baisser la valence négative du stimulus qui provoque l’évitement, ou l’appétance du stimulus qui provoque l’approchement
  • changer complètement la situation pour éliminer l’un des deux stimulus

Dans ma situation, la deuxième option n’est pas possible avant le printemps et la mise à l’herbe. Par contre, je peux jouer sur la première, et c’est ce que j’essaye en bloquant Eole et Pepper dans un espace réduit d’où Echo peut les voir en permanence. Mon idée, c’est de lui apporter de la prédictibilité : on supprime l’élément de surprise (ils peuvent partir et revenir à tout instant) pour rassurer Echo sur le fait qu’ils sont là, tout le temps. Ça devrait lui permettre de se stabiliser émotionnellement, de ne plus avoir de sursauts d’angoisse ou de frustration à chaque mouvement (est-ce qu’ils vont partir ? et combien de temps ?) et donc petit à petit de l’aider à trouver de l’apaisement. Je cherche ainsi à le rassurer sur la situation. Je fais donc baisser la motivation du comportement “fixer Eole et Pepper en permanence”.

Le but de cette opération ? Qu’Echo puisse se poser sur son foin, aller boire à la rivière et, le graal, qu’il retourne brouter dans le champ.