Épisode 15 – La médication

Jeudi 11.
Jour 8.
J’ai le moral qui flanche.

S’occuper de chevaux, c’est faire des compromis en permanence. Entre ce qu’on sait être le mieux, ce qu’on peut leur offrir, ce qu’on ne sait pas encore, et puis quand on en a plusieurs, entre les besoins de l’un et ceux d’un autre. Des compromis. Tout le temps.

On est jeudi 11, ça fait huit jours qu’Echo fixe Eole et Pepper et je n’arrive plus à voir les progrès. Pourtant ils existent, je me les suis moi-même racontés dans un vocal : “Echo s’est posé, il est tout calme sur le râtelier alors qu’il voit assez mal les autres. […] Quand il se pose il se pose mieux, il mange mieux, il arrive à se détourner sur la grosse botte de foin.” Et on ne dirait pas comme ça, mais par rapport aux premiers jours, ce sont de vrais progrès.

Je commence quand même à me dire que je ne vais pas pouvoir sacrifier le bien-être d’Eole et Pepper encore très longtemps. Ils sont coincés dans ce tout petit espace depuis quatre jours maintenant, pour qu’Echo puisse les avoir à l’œil en permanence et ainsi se sécuriser, mais ils commencent à tourner en rond. Ils ont besoin de pouvoir bouger. Ils ont besoin d’un peu plus de liberté, même si, ne nous emballons pas, on est en décembre, ils sont dans un paddock d’hiver. Ils devraient quand même avoir le droit de sortir la tête des buis.

Le problème, c’est que je n’arrive pas à passer le pallier suivant. Celui où Echo accepterait de les voir passer derrière un arbre sans hennir et se remettre à fixer le long de la clôture. Dès que je le remets sur une activité qu’il connaît (le maréchal, qui est passé ce matin, aller à la rivière, qui est devenu un petit rituel, ou une séance de travail), il se pose et redevient le petit cheval détendu que je connais si bien. Mais dès que je le laisse se gérer, il remonte.

J’en suis venue à me demander si je ne l’avais pas trop préservé : pendant des années, je l’ai gardé hors du champ de vision d’autre chevaux, avant de les réintroduire très progressivement, d’abord de très loin, puis proches mais sur un temps court (parce qu’il est à côté de chemins de randonnées). Ce travail a été très lent, parce que je n’ai voulu prendre aucun risque, et parce que je passe mon temps à dire à mes élèves qu’il faut travailler en dessous du seuil de tolérance. On veut préserver nos animaux pour qu’ils soient capable de gagner de nouvelles compétences. Les confronter systématiquement à ce qui les déclenche n’aurait comme seul effet de les fragiliser. Et pourtant, aujourd’hui, face à mes difficultés, je doute de mon discours.

J’ai la chance d’être bien entourée. Je suis allée me plaindre auprès de collègues et amies et je mesure à quel point ce soutient est précieux. Ce qui me pèse le plus, et ce sur quoi j’insiste dans nos échanges, c’est le déséquilibre entre les minuscules progrès amenés par le fait qu’Eole et Pepper soient coincés dans les buis, et l’énorme perte en qualité de vie pour eux. Je trouve ça trop disproportionné.

L’autre problème qu’on soulève, à force d’échanges, c’est l’intensité du stress que vit Echo et qui aura indéniablement des répercussions sur sa santé, si on le laisse durer trop longtemps.

Alors on en vient à parler de la médication. Elle pourrait peut-être nous permettre de passer ce fichu pallier. Et donc de soulager Eole et Pepper, sans pour autant perdre les progrès faits par Echo.

Ça ne se fait pas beaucoup, de médicamenter un cheval pour son anxiété. À vrai dire, je n’en connais qu’un, de cheval médicamenté, et c’est au Québec. Une jument que j’ai eu l’occasion d’accompagner, diagnostiquée stress post-traumatique et suivie en psychiatrie. J’ai eu l’occasion de beaucoup échanger avec sa propriétaire au moment de notre suivi, et je vais donc chercher quelques conseils auprès d’elle.

Conseils que je croiserai ensuite aux connaissances d’une amie vétérinaire, qui accepte de m’accompagner dans cette idée pas banale, et aux retours d’une amie comportementaliste canin, spécialisée dans la douleur et qui est donc amenée à suivre des chiens médicamentés régulièrement.

Tout ça nous amène à un dosage (on commence tout petit et on augmentera progressivement) et un anti-dépresseur qui n’est vendu qu’en Suisse.

Les jours qui suivent, alors que je suis dans l’attente des cachets et dans l’espoir qu’ils changent nos vies, tout s’apaise. Un effet placebo de malade. Echo est calme, il consolide quelques apprentissage et continue à progresser, seconde par seconde. J’en arrive même à me demander s’il n’est pas malade : il reste près de la rivière pour des grattouilles, il s’arrête aux tas de foin qui sont à l’entrée du paddock, loin de sa clôture tant aimée… Et pour la première fois, lorsque j’arrive dimanche matin, il est dans le champ en train de manger de l’herbe et non à la porte en train de fixer Eole et Pepper. Vous n’imaginez pas comme mon cœur à bondit en voyant ça.

Le lundi (douzième jour), j’emmène Kosmo et Echo à la rivière, comme à notre habitude, sauf que cette fois j’attache Kosmo plutôt qu’Echo, pour voir s’il nous suit ou non. Et il nous suit. Il vient jusqu’à la rivière, en liberté, et il reste ensuite brouter là-bas, à un endroit d’où il ne peut pas voir Eole et Pepper. Il regarde parfois dans leur direction et finit quand même par rentrer, mais au pas, tranquillement.

Le lendemain, je profite d’être à la rivière pour renforcer le fait qu’il cherche de l’herbe. On passe une bonne dizaine de minutes là-bas, à manger, marquer, manger encore, ensemble, heureux. Je passe tellement de temps avec Echo que j’ai l’impression de vivre dans ce champ. Et je commence à vivre pour nos petites victoires (et à devenir folle, un peu).

Profitant de ces bonnes dispositions, j’agrandis un peu le parc d’Eole et Pepper pour leur donner un peu d’herbe. Ça veut dire qu’ils peuvent sortir du champ de vision d’Echo un peu plus longtemps, surtout qu’ils n’ont pas eu d’herbe depuis plusieurs jours, c’est clairement là qu’ils ont envie de passer du temps. Echo le vit plutôt bien les premières minutes mais se tend à nouveau dès que ça devient un peu long.

“Tu es au max de ce que tu peux faire en terme de gestion de l’environnement.” “La médication peut permettre de faire la même chose mais d’avoir des progrès plus importants. En augmentant son seuil de tolérance et en baissant son seuil émotionnel. Capacités d’apprentissage hyper limitées. En chien on donne de la médication au moment où on a plus de leviers environnementaux et ou on a pas un niveau de stress basal correct pour pouvoir bosser.” Anaïs