Épisode 5 – Echo (Part 2)

Vous l’aurez compris, Echo est devenu réactif.

Le sevrage brutal, l’attaque d’Eole puis le fait de vivre dix mois seul, à ses quatre ans, sont autant de traumas venus s’accumuler les uns aux autres. On pourrait même, dans ce cas, parler de trauma complexe, et il semble raisonnable de se poser la question du stress post-traumatique.

Sans aller aussi loin, faute de diagnostic, il est assez facile de dire qu’une des conséquences de tout ça, c’est sa réactivité.

Au printemps 2021, après plusieurs mois passés seul, on présente à Echo Isis, une ponette Shetland qu’on a pris en confiage pour un an. La rencontre est… compliquée.

En temps normal, au moment de la reproduction, la jument, en chaleur, va envoyer quelques signaux à l’entier, qui va alors commencer la parade. La parade, c’est un ensemble de comportements bien spécifiques qui ont plusieurs buts :

  • laisser à l’entier le temps de se préparer, pour qu’e l’entier’il ne monte sur la jument qu’au moment de l’érection
  • provoquer une réaction sexuelle appropriée chez la jument
  • inhiber d’autres réactions telles que la fuite ou l’agression de la part de la jument

Le problème c’est qu’Echo, marqué par ses expériences passées, exprime des comportements de préparation à l’attaque dès qu’il aperçoit Isis au loin : il hennit, piétine, roue son encolure, son niveau de stress augmente drastiquement (tension musculaire, augmentation du rythme respiratoire, attitude figée). Le temps d’arriver près d’elle, il est prêt à bondir. Il n’est plus du tout en état d’effectuer une parade.

Elle, gentille mais pas folle, le fuit. Elle est primipare, il lui fait peur. Il court sur les postérieurs, prêt à lui monter dessus dès qu’elle s’arrêtera. Rien ne l’arrête, ni arbre, ni buisson, il ne ressent pas la fatigue. Nous sommes obligés d’intervenir plusieurs fois.

J’ai fait le choix de les faire rencontrer au printemps, lorsqu’elle serait en chaleur, parce qu’il y a alors plus de chance qu’elle l’accepte. Je sais que certains préfèrent les rencontres à l’automne ou l’hiver, lorsque l’entier est moins soumis aux hormones. De mon côté, ça ne s’est jamais bien passé, et c’est trop risqué. Avec les météos d’aujourd’hui, les juments peuvent revenir en chaleur en fin d’année, et un poulain d’automne serait bien mal venu dans le Trièves, avec les installations qu’on a. Et j’ai pu observer que les meilleures intégrations d’entiers que j’ai eu, c’est lorsque que la jument, raide en chaleur, se laisse saillir dès la mise en contact ou presque. Quelques minutes plus tard, tout le monde broute ensemble.

Ce coup-ci, ça n’a pas fonctionné. Il a fallu plusieurs jours pour qu’Echo se calme et qu’on puisse le laisser avec Isis sans surveillance, plusieurs semaines pour que ça s’apaise complètement. Mais avec le temps, ils sont devenus très proches.

Echo n’a jamais sailli Isis. Mais vu leur première rencontre, on ne s’en est pas formalisé. Ils étaient amis, et ça, c’était le plus important pour nous.

Printemps 2022

Un peu avant qu’Isis ne rejoigne sa maison, j’introduis Pepper au troupeau. Cette fois ce n’est pas la même. Pepper a déjà eu trois poulains, elle a vécu avec Eole, elle est équilibrée, mature, elle sait où elle va et ce qu’elle veut. Echo n’a pas le luxe de la faire courir trop longtemps, elle lui expliquera assez rapidement que les règles sont différentes avec elle. Il s’apaise beaucoup plus rapidement, malgré la protection de ressources que fait Isis sur lui et qui vient mettre la pagaille dans tout ça.

Malheureusement, Echo a aussi du mal à saillir Pepper. En fait c’est comme si sa première expérience avec Isis avait laissé des traces : il ne prend pas le temps d’effectuer sa parade, il monte avant d’être prêt, et les rares fois où Pepper le laisse remonter lorsqu’il est en érection, il vise au dessus. L’angle n’est pas bon.

On l’a aidé une ou deux fois, et apparemment ça a marché puisque le petit Nicodème est né en juillet 2023. Echo n’est donc pas stérile, il ne sait juste pas s’y prendre !

Printemps 2023

Nouveau changement de troupeau, cette fois pour le mettre avec Kosmo, une jeune jument de trois ans, à nouveau primipare. On sait que ce n’est pas idéal, mais on ne peut pas vraiment faire autrement. Pour l’intégration, je ramène Kosmo dans le champ en face d’u sien’Echo et pepper, avec double clôture pour éviter tout contact. Echo est avec Pepper, il l’observe, au début très excité, puis il s’apaise. On commence alors les rencontres, qui consistent au départ à simplement amener Echo dans le champ de Kosmo, lui est en licol, elle est en liberté, elle peut donc choisir de venir le voir ou non, mais lui ne peut pas la chasser. Ce printemps là, on a fait tout un travail sur sa réactivité, inspiré du B.A.T., une technique utilisée chez le chien, dont on aura l’occasion de reparler puisque c’est ce qu’on va utiliser cet hiver pour travailler Iota et Eole.

Au final, c’est une crise de piroplasmose qui va régler cette intégration. Malgré tout le travail mis en place et les progrès qu’on a eu, Echo a du mal à se contrôler avec Kosmo, et il lui fait peur. Quelques semaines après leur première rencontre, alors qu’ils sont encore face à face, je retrouve Echo couché, tremblant, avec 40 de fièvre. Les vétos arrivent dans la foulée. Il fait une grave crise de piro, une maladie transmise par les tiques qui peut s’avérer mortelle si elle n’est pas prise à temps. Les médicaments fonctionnent et Echo se remet, mais la piro l’épuise. Elle le laisse comme rincé, chaque mouvement est une épreuve, il passe beaucoup de temps à dormir et il est ralenti dans tout ce qu’il fait. J’ai attendu quelques jours qu’il se remette, puis je l’ai amené dans le champ de Kosmo. Au bout de deux minutes à rouer l’encolure et trottiner de crottin en crottin, il s’est mis à brouter, comme épuisé par son propre comportement. Il n’avait pas le courage d’aller la voir. Pas l’énergie de la chasser. Alors il a mangé. Trois jours plus tard, ils vivaient ensemble et depuis, malgré toute son énergie retrouvée, ils s’entendent très bien. Toujours pas de poulain, mais deux poneys heureux.

Echo va bien, c’est un super cheval et il est très facile à vivre au quotidien, à condition que rien ne change dans son environnement. Toute modification le fait monter en pression, et il a tendance à décharger sur Kosmo. Il va la chercher, la monter, la faire bouger. On a mis en place tout un travail pour lui apprendre à se rediriger sur autre chose, lors du travail de l’intégration, et c’est chouette parce qu’il arrive maintenant à utiliser ces compétences aussi dans son quotidien, et plus seulement dans les temps consacrés. Plusieurs fois, j’ai eu l’occasion de le voir se rediriger sur de l’herbe à un moment où il aurait normalement déchargé sur Kosmo (excitation de mon arrivée au pré, passage de chevaux, changement de pré…)

Mon inquiétude, avec ce changement de plan dans les parcs d’hiver, c’était qu’Echo allait forcément avoir d’autres chevaux à vue. Peu importe le parc que je choisis pour lui, il va pouvoir voir un des deux autres troupeaux. Et si je crains qu’il soit en hypervigilance, je crains aussi pour Kosmo, parce que je ne veux pas qu’elle serve de défouloir à Echo. Il faut donc trouver la meilleure solution, parmi un ensemble de propositions dont aucune n’est idéale.