Épisode 7 – L’odorat chez le cheval

J’allais vous parler de l’arrivée d’Echo dans le Parc de la Rivière, et de ce que j’ai mis en place pour l’aider lors d’un changement d’environnement mais une fois encore, il va nous falloir faire un détour. On l’a dit, Echo est réactif, ce qui veut dire qu’il a tendance à réagir de façon disproportionnée à certains déclencheurs. Le changement d’environnement en est un et ce pour plusieurs raisons, mais je dirais que la principale, c’est la richesse olfactive du nouveau lieu. Impossible donc de parler de tout ça si on n’évoque pas avant l’odorat du cheval.

On sous-estime très souvent l’odorat des chevaux, là où on a tendance à surestimer sa vision et son ouïe. Pourtant, comme l’explique Michel-Antoine Leblanc dans son livre l’Esprit du Cheval, l’odorat du cheval serait plus comparable à celui du chien qu’à celui de l’être humain. Sans entrer dans des détails physionomiques trop techniques, que je vous laisserai aller lire par vous-même s’ils vous intéressent, notons qu’il appuie cette affirmation sur plusieurs similarités anatomiques et numériques, concernant par exemple :

  • les gènes fonctionnels codant les récepteurs olfactifs (tout le monde à l’air de s’entendre sur le fait que le cheval est l’un des mammifères en possédant le plus grand nombre, même si je peine à trouver une source sûre) ;
  • le nombre de ces récepteurs, beaucoup plus élevé chez le cheval et chez le chien que chez l’être humain ;
  • la surface de la lame criblée de l’ethmoïde, qui, ramenée à la taille du crâne, donne une indication sur la taille de l’épithélium olfactif (muqueuse de la cavité nasale qui détecte les molécules odorantes) : étudiée chez le zèbre, elle est beaucoup plus proche de celle du chien que de celle de l’être humain ;
  • la taille du bulbe olfactif du cheval, trois fois plus gros que celui de l’être humain (Barone & Ruggero, 2004)

Certaines critiques sont apportés quant au fait de lier la capacité olfactive à l’anatomie du système olfactif, principalement parce que l’odorat de l’être humain se révèle parfois plus efficace que celui du chien s’il est bien entraîné. Une des explications avancée serait le fait que l’être humain, qui s’appuie principalement sur la vue (qu’il a bonne) n’entraîne pas son odorat autant qu’il le pourrait, et perd donc en compétence. À l’inverse, le cheval, qui a une plutôt mauvaise vue, a appris à s’appuyer sur son flair pour sa survie. Il l’entraîne donc quotidiennement, dans des contextes multiples.

Outre sa capacité à capter les odeurs, le cheval est aussi sensible aux phéromones, grâce à son système voméronasal (aussi appelé organe de Jacobson). Une phéromone, nous dit Wikipédia, est une substance chimique qui agit comme un message entre des individus de la même espèce, et transmet des informations susceptibles d’influencer la physiologie et les comportements. Organe olfactif primaire (odorat) et organe olfactif accessoire (voméronasal) sont interdépendants, et s’ils ont chacun leur rôle, ils interviennent conjointement dans les réponses comportementales aux signaux chimiques (Martinez-Garcia et al., 2009).

L’odorat est un sens qualifié encore aujourd’hui de mystérieux, et il semble que d’autres sens soient bien plus étudiés. Difficile donc d’avoir une quelconque certitude concernant son exacte capacité olfactive, mais le consensus semble se faire autour du fait que le cheval, comme tous les autres mammifères, dispose d’un odorat extrêmement développé. Et il semblerait qu’un domaine dans lequel il utilise particulièrement ce sens soit les relations sociales.

Par exemple, l’odorat est très important dans l’investigation sociale, qui passe par des flairages du souffle respiratoire, mais aussi dans la reconnaissance mère-poulain, à la naissance, lors des comportements reproducteurs (le flairage tient une place importante dans la parade) ou dans les combats entre étalons. Enfin, on sait que les chevaux, et principalement les entiers, pratiquent le marquage olfactif, en déposant des crottins ou en se roulant sur des points stratégiques (le long des pistes et à proximité des points d’eau) où d’autres ont déposé leurs odeurs avant eux.

On dit souvent que c’est le flehmen qui permet aux chevaux de sentir et analyser les phéromones, mais ce comportement ne se limite pas à ça et permet aussi de reconnaître des odeurs.
Le flehmen est une attitude très particulière ressemblant à ça :

Echo en plein flehmen.
Echo en plein flehmen, photo de Clio Marshall.

On l’attribue souvent aux étalons mais il ne leur est pas réservé (Weeks, Crowell-Davis et Heusner, 2002), et il n’est pas non plus réservé au contexte sexuel. On sait qu’il permet au cheval d’analyser une odeur mais encore aujourd’hui, les études manquent pour affirmer quels facteurs celui-ci arrive à isoler précisément. Il semblerait toutefois qu’il puisse connaître le sexe de l’individu ayant déposé l’odeur, ainsi que son âge.

Enfin, on entend souvent dire que les chevaux peuvent être déclenchés par une odeur de prédateur. Les études ne confirment pas ça. Si une odeur de prédateur aura tendance à augmenter la vigilance du cheval qui la perçoit (plus de regards vers l’extérieur, interruption au cours de l’alimentation plus fréquente), elle ne suffira pas à le déclencher (pas d’augmentation du rythme cardiaque par exemple). Par contre, associée à un stimulus perçu par un autre sens (en l’occurrence, le bruit d’un sac plastique), alors elle augmente le temps de retour à l’homéostasie (Christensen, Keeling et Nielsen, 2005).

Pour revenir à Echo, je pense qu’il y a un lien à faire entre sa réactivité aux autres congénères et son utilisation de l’odorat. Mais est-ce que sa sensibilité olfactive l’a rendu réactif, ou est-ce que les mauvaises expériences vécues par le passé l’ont amené à développer cette sensibilité ? Je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, il me faut gérer les deux.

J’ai appris un peu à mes dépends d’ailleurs cette sensibilité. Je crois que la première fois que je m’en suis vraiment rendue compte, c’était il y a quelques années lors d’un changement de pré. Il était avec Isis à l’époque et j’avais décidé de les emmener à pieds jusqu’à la nouvelle parcelle, parce que c’est un joli chemin. Dès le début de la balade, Echo a plaqué le nez au sol, et ne l’a plus levé. Il avait trouvé une piste et il l’aurait suivie jusqu’au bout si je ne l’avais pas interrompu. Au fur et à mesure de la balade, il est monté en tension, il commençait à trottiner, il gonflait l’encolure tout en gardant le nez à terre, il ronflait même parfois. Lorsque je l’ai lâché dans le pré, sans même un regard, il a pris le galop, il est parti tout droit et il a traversé la forêt et la clôture. Puis la route, le champ, puis la route à nouveau, jusqu’à rejoindre les chevaux de mon voisin, devant lesquels il s’est mis à piaffer en ronflant, prêt à en découdre.

Tout s’est bien fini, mon voisin était là, il est intervenu, Isis la mignonne nous a attendu gentiment la tête bien enfoncée dans la nouvelle herbe, mais j’ai du aller chercher la remorque et les emmener à l’infirmerie.

L’infirmerie, c’est un box et un petit paddock avec double clôture (grillage à mouton + fil électrique) où je sais que je peux mettre deux chevaux le temps de me retourner (ou de réparer une clôture). Il n’y a aucun cheval autour, aucun passage non plus, aucune stimulation non contrôlée. J’ai appris à me servir de cet endroit pour aider Echo à redescendre lorsqu’il est complètement perdu et débordé. J’ai du, deux fois, l’enfermer une heure dans le box, fenêtre fermée (il y a du foin), sinon il me plie la clôture du paddock, malgré le mètre cinquante de grillage et les piquets bois, et repart (oui oui, c’est arrivé). Ou alors, depuis que l’ai mis l’électricité (suite à cet incident justement), il fait les cent pas dans le paddock sans trouver le moyen de s’apaiser. J’ai trouvé que l’immobilité forcée du box le ramenait sur son foin, et une heure suffisait à le faire redescendre, au moins suffisamment pour pouvoir lui ouvrir le paddock. Ensuite; il fallait bien deux ou trois jours pour qu’il retrouve son état normal. Je parle au passé parce que ça fait bien longtemps que ça n’est pas arrivé. Les passages à l’infirmerie sont beaucoup plus tranquilles maintenant, plus besoin de l’enfermer dans le box, et parfois le temps de réparer ma clôture (plutôt cassé par des chevreuils que par Echo), il est prêt à retourner dans son champ.

À partir de cet incident, je me suis mise à considérer Echo comme un chien, qui peut attraper une piste et décider de la suivre, coûte que coûte. Le chemin qu’on avait pris ce jour-là était un chemin de randonnée souvent utilisé par mon voisins, avec ses chevaux. Echo savait très bien où il allait. Et tout seul, il n’avait pas les capacités de se détourner de cet objectif pour en trouver un moins dangereux, comme par exemple manger la belle herbe de son nouveau pré avec sa pote Isis.

Depuis cet incident, je fais très attention à la façon dont j’installe Echo dans un nouvel environnement.